11 millions d’habitants. 4 pays. 2 pipelines d’hydrogène transfrontaliers. 1 réseau CO₂ en construction. Un gisement potentiel d’hydrogène blanc de 46 millions de tonnes à 100 km. Et une industrie sidérurgique qui se réinvente depuis Liège. La Grande Région est peut-être le territoire le mieux positionné au monde pour produire des carburants de synthèse compétitifs d’ici 2035.
1. Une région avec l’énergie dans l’ADN
La Grande Région n’est pas une construction bureaucratique récente. C’est un territoire dont l’histoire industrielle commune remonte à deux siècles. Le charbon wallon alimentait les hauts-fourneaux lorrains. Le minerai de fer lorrain transitait par la Sarre. L’acier belge de Liège était exporté vers le Luxembourg. Ces flux économiques transfrontaliers ont forgé des infrastructures, des réseaux, des compétences — et une culture de coopération industrielle que peu de régions européennes possèdent.
Aujourd’hui, ces mêmes territoires font face à la même transition : décarboner une industrie historiquement lourde tout en préservant l’emploi. Et pour la première fois depuis longtemps, les conditions sont réunies pour que cette transition soit pilotée — plutôt que subie — et potentiellement exportée comme modèle. La raison ? Trois atouts stratégiques qui se trouvent précisément ici, à portée de pipeline.
2. mosaHYc et HY4Link : les artères hydrogène de la Grande Région
La colonne vertébrale de tout système de carburants de synthèse, c’est l’infrastructure. Sans pipeline pour acheminer l’hydrogène des zones de production (la côte de la mer du Nord) vers les zones de consommation industrielle, la décarbonation à grande échelle est impossible. Dans la Grande Région, deux projets majeurs dessinent précisément cette colonne vertébrale.
mosaHYc : la première artère principale opérationnelle — 2026
mosaHYc (moselle-saar-Hydrogen-conversion) est le projet le plus avancé. Piloté par Creos (réseau allemand) et GRTgaz (France), en coopération avec Encevo (Luxembourg), il vise à créer un réseau de pipelines hydrogène pur de 100 km dans la Grande Région, en reconvertissant 70 km de gazoducs existants actuellement inutilisés — une approche économique et écologiquement vertueuse — et en construisant 30 km de nouvelles canalisations.
Le réseau mosaHYc est prévu pour être opérationnel en 2026, avec une capacité maximale de 120 000 m³/h et l’ambition de transporter plus de 50 000 tonnes d’hydrogène par an d’ici 2030. C’est l’équivalent d’environ 250 MW d’hydrogène vert en continu — un volume industriel significatif pour une région qui n’en est qu’à ses débuts.
HY4Link : le grand corridor transfrontalier — statut PCI obtenu auprès de l’UE
Si mosaHYc est la première artère principale, HY4Link est l’autoroute. Piloté par Creos Luxembourg, Fluxys hydrogen (Belgique) et GRTgaz/NaTran (France), le projet a obtenu le statut de Projet d’Intérêt Commun (PCI) auprès de la Commission européenne en novembre 2025 — la désignation la plus élevée de l’UE pour les infrastructures énergétiques transfrontalières. Il ne s’agit pas d’une proposition sur le papier. C’est un projet européen officiellement reconnu.
« HY4Link contribuera au développement d’une économie régionale de l’hydrogène et offrira aux clients industriels locaux un accès à un hydrogène renouvelable et bas-carbone compétitif pour accélérer leur décarbonation. »
— Sandrine Meunier, PDG de GRTgaz · Source : MOU officiel NaTran
HY4Link est conçu pour connecter les industries de France, d’Allemagne et du Luxembourg aux hubs d’importation d’hydrogène d’Anvers, Zeebrugge, Rotterdam et Dunkerque. Point crucial : le projet inclut explicitement une connexion Belgique–Luxembourg via le poste frontière de Bras, reliant le backbone belge d’hydrogène vers Liège. Ce n’est pas un détail technique mineur — c’est la reconnaissance formelle que le bassin liégeois est un nœud clé de la future économie hydrogène de la Grande Région.
3. Le pipeline CO₂ : la pièce manquante du puzzle
Les carburants de synthèse PtL (Power-to-Liquid) nécessitent deux matières premières : du H₂ vert et du CO₂. Alors que l’hydrogène concentre l’attention médiatique, le CO₂ est souvent la variable négligée. C’est pourtant là que la Grande Région détient un atout rarement mentionné dans le même souffle que l’infrastructure hydrogène : des émissions industrielles massives de CO₂ à capter — et une infrastructure en construction pour les transporter.
Le réseau Fluxys c-grid Antwerp — un réseau de transport de CO₂ depuis Anvers vers la mer du Nord pour le stockage géologique — a été désigné opérateur de réseau bas-carbone (LCNO) par les autorités belges en mars 2026, pour une durée de 20 ans. La phase 1 devrait être achevée fin 2026. Anvers se trouve à environ 100 km de Liège. Et les émetteurs industriels de CO₂ dans la Grande Région sont nombreux : cimenteries, aciéries, raffineries, usines chimiques.
La connexion logique s’impose d’elle-même : capter le CO₂ émis par les industries lorraines, wallonnes et sarroises, le transporter par pipeline, et l’utiliser comme matière première pour des unités PtL locales — plutôt que de l’acheminer vers la mer du Nord pour un stockage géologique. Le CO₂ industriel coûte 20–100 €/tonne contre 400–1 000 €/tonne pour la capture atmosphérique (DAC). L’économique est convaincant.
4. L’hydrogène blanc lorrain : l’atout caché à 100 km
Sous les collines de Moselle, à quelques décennies de géologie minière du bassin liégeois, se trouve peut-être le secret le mieux gardé de l’énergie européenne : l’hydrogène blanc — natif, naturel, produit par des réactions géochimiques dans le sous-sol sur des millions d’années, sans intervention humaine ni apport énergétique requis.
En 2023, des équipes de l’Université de Lorraine (CNRS, GeoRessources) ont détecté des concentrations exceptionnelles de H₂ dissous dans les eaux souterraines du bassin minier lorrain : 1 % à 600 m de profondeur, montant à 17 % à 1 100 m. Une première estimation prudente a évalué le potentiel à 46 millions de tonnes d’hydrogène blanc dans la zone Folschviller/Pontpierre.
En janvier 2026, le forage REGALOR II à Pontpierre a confirmé de fortes concentrations de H₂ à partir de −2 000 m. Simultanément, le permis exclusif de recherche « Trois Évêchés » — couvrant 2 254 km² sur la Moselle et la Meurthe-et-Moselle — a été publié au Journal officiel français le 28 janvier 2026. Il s’agit du premier permis d’exploration d’hydrogène blanc accordé parmi les six demandes en cours d’examen en France.
Liège se trouve à 80 km de Pontpierre. Le pipeline HY4Link reliera explicitement la Lorraine à la Belgique. Si l’hydrogène blanc lorrain est confirmé, il pourrait être injecté dans ce pipeline et transporté directement vers des usines PtL belges — notamment dans le bassin liégeois. Il s’agit d’un scénario pour 2030–2035, et non d’une réalité de 2026 — mais c’est un scénario désormais inscrit dans des documents officiels.
5. La sidérurgie liégeoise : du problème à la solution
Voici un point qui mérite une lecture attentive — et peut-être une réflexion prospective que nous soumettons au débat. L’industrie sidérurgique du bassin liégeois a pendant des décennies été perçue comme un problème : emplois en déclin, hauts-fourneaux fermés, friches industrielles. La trajectoire n’a pas été clémente. Mais une chose peut transformer un « problème » en « solution » dans la transition énergétique : la demande de CO₂ capté.
Le raisonnement : une tonne d’acier primaire produit environ 1,8–2 tonnes de CO₂. L’acier est responsable d’environ 8 % des émissions mondiales de CO₂. Pour se décarboner, deux voies existent : l’hydrogène vert (remplacement du coke par le H₂ dans les hauts-fourneaux via la DRI — réduction directe du fer) et le captage du carbone (CCS/CCU sur les émissions résiduelles).
John Cockerill : Seraing au cœur de la révolution hydrogène
Le Groupe John Cockerill — dont les racines sont à Seraing (Liège), fondateur de la sidérurgie belge au XIXe siècle — est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux dans la fabrication d’électrolyseurs d’hydrogène vert. En 2025, le groupe a dépassé 2 milliards d’euros de commandes enregistrées et continue d’assembler ses électrolyseurs à hydrogène sur le site de Seraing.
En juin 2025, John Cockerill Hydrogen a finalisé une augmentation de capital de 116 millions d’euros pour poursuivre son plan de développement stratégique, soutenu par la SFPIM, Wallonie Entreprendre, SLB, Rely — et avec l’entrée de Fluxys comme partenaire stratégique par l’acquisition d’une participation. L’entrée de Fluxys — le même Fluxys qui construit le réseau CO₂ d’Anvers et participe au pipeline HY4Link — au capital de John Cockerill Hydrogen n’est pas fortuite. Les pièces du puzzle s’assemblent.
Quatre électrolyseurs géants fabriqués à Seraing ont été transportés par convoi exceptionnel vers Zeebrugge en 2026, destinés à la première grande unité de production d’hydrogène vert en Belgique, dont la mise en service est prévue courant 2026. Par ailleurs, une nouvelle unité de production d’hydrogène vert à Engis (Province de Liège) est en projet par Virya Energy, avec un investissement de 60 millions d’euros, utilisant trois électrolyseurs alcalins pressurisés de 5 MW chacun — conçus par John Cockerill.
La sidérurgie comme fournisseur de CO₂ pour les carburants de synthèse
Voici la réflexion prospective que nous souhaitons formuler — et qui, à notre connaissance, n’a pas encore été publiquement exprimée sous cette forme exacte. Les aciéries du bassin liégeois en cours de décarbonation ont besoin d’hydrogène vert. Elles captera inévitablement du CO₂ résiduel dans le processus. Ce CO₂ capté, plutôt que d’être envoyé vers un stockage géologique, pourrait devenir la matière première d’usines PtL locales produisant des carburants de synthèse.
La chaîne de valeur serait alors la suivante :
6. La force d’une coopération à 4 pays
Ce qui rend la Grande Région particulièrement convaincante, c’est que ses quatre entités constitutives disposent d’atouts complémentaires — et non concurrents.
La Wallonie apporte une expertise industrielle historique, des savoir-faire métallurgiques, John Cockerill (électrolyseurs), des cimenteries (Carmeuse, Heidelberg Materials à Lixhe — futures sources de CO₂), ainsi qu’un réseau régional de soutien actif (Wallonie Entreprendre, GRE Liège).
Le Luxembourg apporte le financement (la place financière luxembourgeoise), Creos (opérateur de réseau H₂), Encevo, et une diplomatie de coopération transfrontalière exceptionnellement bien établie — le Luxembourg est un pivot naturel entre ses trois voisins.
La Lorraine apporte les ressources : potentiellement de l’hydrogène blanc (Pontpierre), l’industrie sidérurgique de Florange, des connexions au corridor H2Med (Cerville-Nancy), et GRTgaz/NaTran comme opérateur de transport.
La Sarre apporte la demande industrielle (HydroHub Fenne, H₂SYNgas, industrie automobile en transition), des connexions avec la Rhénanie-Palatinat et la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, et une longue tradition de coopération industrielle franco-allemande.
« En reliant les pôles de demande industrielle aux producteurs d’hydrogène vert le long de la côte de la mer du Nord, HY4Link jouera un rôle pivot dans les efforts de décarbonation au Luxembourg et dans la Grande Région. »
— Laurence Zenner, PDG de Creos Luxembourg · Source : MOU officiel NaTran
7. Les carburants de synthèse comme aboutissement logique
Assemblez tous ces éléments — pipelines H₂ transfrontaliers, réseau CO₂ en construction, potentiel d’hydrogène blanc, industrie lourde en décarbonation, expertise en électrolyseurs — et la question qui se pose est : où sera implantée l’usine PtL qui transformera tout cela en carburants de synthèse ?
La Grande Région ne dispose pas encore d’une usine PtL officiellement annoncée sur son territoire. ArcelorMittal travaille sur des solutions CCU visant à synthétiser des carburants de synthèse à partir du CO₂ capté dans les gaz sidérurgiques — mais sur le site de Dunkerque, et non encore dans la Grande Région proprement dite. Des connexions avec LanzaTech FLITE (Gand, 500 M€, opérationnel en 2028) existent via le réseau Fluxys.
Mais la logique économique est convaincante. Une usine PtL recherche trois éléments : du H₂ bon marché, du CO₂ bon marché, et de l’énergie renouvelable bon marché. Dans la Grande Région d’ici 2030, les deux premières conditions seront réunies. La troisième dépend des politiques d’énergie renouvelable en Wallonie et en Grand Est — un chantier en cours, mais dont la direction est claire.
Conclusion : une région qui joue dans la cour des grands
La Grande Région est souvent invisible dans les grands récits énergétiques européens. On parle de Rotterdam, Hambourg, Marseille, Barcelone. Rarement de Liège, Luxembourg, Metz ou Sarrebruck dans le même souffle.
Pourtant, les faits sont là. Deux pipelines H₂ transfrontaliers bénéficiant du statut PCI européen. Un réseau CO₂ en construction depuis Anvers. Un gisement d’hydrogène blanc potentiellement considérable en Lorraine. John Cockerill fabriquant les électrolyseurs de demain depuis Seraing. Fluxys entrant au capital de John Cockerill Hydrogen. Et 11 millions d’habitants dont l’emploi industriel dépend d’une transition réussie.
Il ne s’agit pas de spéculation naïve. Ce sont des projets industriels concrets, avec des financements obtenus, des permis accordés, des opérateurs désignés. La Grande Région se positionne comme l’un des premiers territoires intégrés de carburants de synthèse d’Europe. Il est temps que le monde s’en aperçoive.
Note de l’auteur : Cet article combine des faits vérifiés et sourcés avec des réflexions prospectives clairement identifiées comme telles. Les chiffres relatifs à HY4Link (PCI nov. 2025), mosaHYc (opérationnel 2026), Fluxys c-grid (LCNO mars 2026), John Cockerill Hydrogen (116 M€ juin 2025, électrolyseurs de Seraing), au gisement lorrain (CNRS 2023, permis JO 28/01/2026) sont officiels et vérifiables. Le scénario « sidérurgie liégeoise → CO₂ → carburants de synthèse » est une réflexion personnelle de l’auteur, et non un projet annoncé. · Stéphane Séquaris · BESS Energie SRL · info@bess.be · mai 2026
📋 Liste complète des sources
- HY4Link — Protocole d’accord officiel NaTran/GRTgaz/Creos/Fluxys · PCI nov. 2025
- mosaHYc — Décision finale d’investissement GRTgaz avril 2024 · WTS Energy janv. 2026 · grande-region-hydrogen.eu officiel
- HY4Link — Le Quotidien Luxembourg déc. 2025 · H2Today août 2024 · Energynews.pro
- John Cockerill Hydrogen — Communiqué de presse augmentation de capital 116 M€ · juin 2025 · johncockerill.com officiel
- John Cockerill — La DH/Les Sports+ avr. 2026 · RTBF · Qu4tre.be mars 2026
- Visite du Roi Philippe — Communiqué de presse officiel John Cockerill · 21 févr. 2025
- Fluxys c-grid Anvers — Désignation LCNO mars 2026 · Fluxys officiel
- Hydrogène blanc lorrain — CNRS/GeoRessources officiel 2023 (Pironon & De Donato)
- REGALOR II Pontpierre — France 24/AFP 27 janv. 2026
- Permis Trois Évêchés — Journal officiel français 28 janv. 2026 (2 254 km²)
- IFPEN — Rapport sur l’hydrogène naturel · DGEC juin 2025
- Acier vert ArcelorMittal — Dossier France 2030 · févr. 2022 · Cairn.info nov. 2022
- Virya Energy Engis — 60 M€ · électrolyseurs John Cockerill 5 MW · La DH avr. 2026
- LanzaTech FLITE Gand — 500 M€ · mai 2026 · LanzaTech officiel
- USGS hydrogène blanc — Ellis & Gelman · Science Advances · déc. 2024